les chroniques "défense de la langue"

de notre revue

 

N°305 (juin 2021)

 

Assez ! ai-je envie de dire.

Il n’aura échappé à personne que nous sommes submergés de communications et, en particulier, de communications audiovisuelles. Des expressions envahissent les conversations, ce que les professionnels de la communication appellent des « mots béquilles » ou « mots tuteurs ».
Voici d’abord celles qui sont toutes faites et vides de sens comme « j’ai envie de dire », « tu vois ce que je veux
dire  », « c’est que du bonheur ! », « c’est clair », « j’avoue », « c’est pas faux », « carrément » sans oublier la colonie de « euh », de « voilà » qui émaillent les discours non préparés.
Ensuite se place l’incontournable manie de termes anglophones à la place de termes francophones existants tels dressing à la place de penderie ou garde-robe, shopping à la place de courses, best of, au lieu d’anthologie ou de florilège…
Plus sournoises encore sont les traductions littérales comme « au final », mauvaise retranscription du latin in fine ou de l’anglais in the end. Un bon usage de notre langue devrait privilégier les formules telles que « finalement », « en dernier lieu », « en fin de compte », « en définitive »… Et que dire de « faire sens », hérité de l’anglais « to make sense » ? « Avoir du sens » ferait bien mieux l’affaire !
Poursuivons avec la compagnie des termes à la mode comme « gérer » (ou « se gérer ») à la place de maitriser,
« absolument », « tout à fait » pour un simple oui, « incontournable » pour inévitable ou « genre » (mais genre quoi ?).
Ne nous épargnons pas la litanie des « bref ! » utilisés en cheville ni celle des « voilà ! » en guise de conclusion. Profitons-en pour stigmatiser les automatismes tels que « poser question » à la place de « amener à nous interroger ». Nous nous garderons d’omettre l’envahissement des « sur » et des « on » à la place de
« nous » ou « vous » : ils font florès !
Enfin, la vedette de ce florilège revient à la novlangue, largement promue par les médias, truffée de formules à tout dire qui appauvrissent le vocabulaire : « je reviens vers vous », « pas de souci ». Le recours à l’universel
« revisiter » (de l’anglais to revisit) qui nous fait « revisiter » tantôt un article de la constitution, tantôt la recette de la bavaroise au chocolat ou l’approche lacanienne des concepts freudiens. Son usage évite aux plus paresseux d’avoir à choisir entre sept nuances sémantiques : adapter, changer, corriger, modifier, reconsidérer, rénover, revoir.
Plus insidieux sont les abus de langage avec des termes tels « dédié » (réservé), « initié » (débuté),
« opportunité » (occasion) et « en charge de » (chargé de) ou le très chic « produit phytosanitaire » à la place de pesticide.
Autre entourloupe à notre langue dont les médias nous rebattent les oreilles en lieu et place des expressions pourtant bien présentes en français : « prime time » pour « heure de grande écoute » ; « scoop »  à la place d’« exclusivité» ; « start-up » (jeune pousse), « sponsoring » (parrainage), « deadline » (heure limite, pour rendre un document, exécuter une opération…), « faire un pitch » (résumer).
Pour terminer ce tour d’horizon, ajoutons une mention spéciale aux mots en « -ing » (fooding, juicing, souping, phubbing, etc.). La mode en est apparue aux alentours des années 2000 ; elle a sévi dans le monde de l’entreprise, du commerce et de la communication avant de s’étendre plus largement dans le langage de tous les jours.
Toutes ces dérives montrent combien il faut être vigilant pour préserver notre patrimoine linguistique ! C’est un effort de chacun, qu’il faut accomplir chaque jour.


José Claveizolle

N°304 (mars 2021)

Faut-il traduire click & collect en français ?

 

Avec cette pandémie et la multiplication des clusters, les anglicismes ont la belle vie ! Une autre expression connait actuellement un regain d’intérêt notable, il s’agit bien sûr du click & collect. L’expression définit un système commercial qui permet à un client de passer une commande auprès d’un magasin avant d’aller la retirer sur place, évitant ainsi le cout des frais de port. Même le Syndicat de la librairie française (SLF), qui représente surtout les librairies de livres neufs, l’utilise dans ses communications. Quant aux membres du gouvernement, ils en usent et en abusent.

Probablement agacée par cet anglicisme qui prolifère comme la mauvaise herbe, l’Académie française prône des formes françaises comme « retrait en magasin », « retrait au volant » ou bien encore « service au volant ». De son côté, le Syndicat national de la librairie ancienne et moderne (SLAM) propose un système à la dénomination hybride : le clique et collecte. Son président, Hervé Valentin, estime « aberrant d’utiliser un tel anglicisme pour un secteur qui ne cesse de défendre la littérature française et la Francophonie ». Qui l’emportera à la prochaine occasion ?

 

Let’s Grau !, ou comment contourner la loi Toubon

 

Cédant à l’anglomanie ambiante, le Conseil d’État rejette la requête de l’association Francophonie Avenir (AFRAV), demandant au tribunal administratif de condamner l’utilisation de l’expression Let’s Grau sur l’ensemble de ses supports touristiques de la commune du Grau-du-Roi (Gard). L’avis est articulé sur l’article 14 de la loi du 4 aout 1994, dite loi Toubon dont le texte dit : « I. L’emploi d’une marque de fabrique, de commerce ou de service constituée d’une expression ou d’un terme étrangers est interdit aux personnes morales de droit public dès lors qu’il existe une expression ou un terme français de même sens approuvés dans les conditions prévues par les dispositions règlementaires relatives à l’enrichissement de la langue française.

Cette interdiction s’applique aux personnes morales de droit privé chargées d’une mission de service public, dans l’exécution de celle-ci.

II. Les dispositions du présent article ne sont pas applicables aux marques utilisées pour la première fois avant l’entrée en vigueur de la présente loi. »

Or, l’expression Let’s ne figure pas parmi les termes approuvés par la Commission d’enrichissement de la langue française et publiée au Journal officiel de la République française (JO). Ce qui revient à dire que tout mot ou toute expression anglaise n’ayant pas fait l’objet d’un équivalent publié au JO peut être utilisé sans vergogne par les personnes morales de droit public ! Ce qui ouvre de grandes perspectives à tous les angliciseurs forcenés !

 

Six more years à la mairie de Paris

 

On se souvient du Made for sharing (faits pour être partagés) écrit en lettres de feu sur la tour Eiffel lorsque la candidature de Paris aux Jeux olympiques 2024 fut officiellement retenue, en février 2017. Le coprésident du comité Paris 2024, Tony Estanguet, avait alors prétendu « donner un caractère universel au projet français ». Devant l’indignation de l’opinion publique, ledit comité a revu sa position en choisissant un nouveau slogan : « La force d’un rêve. » Pour autant, la municipalité parisienne, fraichement réélue, n’a, semble-t-il, pas renoncé à son penchant pour la langue anglaise. En effet, le premier adjoint, Emmanuel Grégoire, tout à la joie de cette heureuse issue, a manifesté son enthousiasme sur un réseau social en écrivant « six more years avec Anne Hidalgo ». C’est sans doute dans la langue anglaise que ce monsieur exprime le mieux ses émotions. Mais la moindre des politesses, quand on a été élu par des Français, pour les représenter dans une institution française, n’est-elle pas de s’adresser à eux en français ?

 

Les Lyonnai.se.s confronté.es.s à l’écriture inclusive

 

Qu’on se le dise ! Les nouveaux élus à la mairie de Lyon ont décidé d’adopter l’écriture inclusive. Ainsi on peut lire sur le site Internet de la municipalité des phrases telles que « En tant que citoyen.ne.s, les lyonnai.se.s sont représenté.e.s par les conseiller.ère.s municipaux.ales et les conseiller.ère.s des neuf arrondissements. »

Souhaitons que les citoyens de la cité aux trois fleuves ne manquent pas de rappeler à ces donquichottes de la langue que le précédent Premier ministre de la République française avait émis une circulaire s’opposant à cette écriture fantaisiste. L’édile de la capitale des Gaules pourrait également tenir compte de la protestation de l’Association pour la prise en compte du handicap dans les politiques publiques et privées (APHPP) qui estime que l’écriture inclusive « discrimine nombre de personnes en situation de handicap en leur rendant les textes inaccessibles ». Ajoutons que le CLEC désapprouve au plus haut point cette graphie imprononçable !

 

Ces Français qui saccagent leur propre langue

 

Dans la proposition de loi présentée par Philippe Berta, député de la 6e circonscription du Gard, on peut lire que, « par le truchement [de l’anglais], les collectivités s’emploient à se doter d’une image qui rende attractifs leurs territoires auprès de différents publics, résidents, investisseurs ou touristes ». Mais les investisseurs investiraient peut-être plus volontiers dans un pays capable d’affirmer ses valeurs. S’il suffisait de baragouiner quelques mots de mauvais anglais pour les voir accourir, nombre de pays anglophones verraient leur économie se porter mieux. Osons espérer que si les touristes viennent en France, c’est aussi pour la culture et la langue françaises. Les Anglais, et les Américains surtout, se moquent avec une pointe d’effarement de ces Français qui saccagent leur propre langue, et la leur la plupart du temps, en voulant les singer.

 

José Claveizolle